En 2017, 65 journalistes professionnels, non professionnels ou collaborateurs de médias ont été tués à travers la planète. Pour 26 d’entre eux, ils ont été des victimes collatérales dans l’exercice de leur fonction et 39 ont été assassinés, ciblés sciemment par des autorités politiques, économiques, mafieuses ou autres, car leurs enquêtes dérangeaient. C’est le bilan que dresse en cette fin d’année l’association « Reporter sans frontières (RSF) ». L’ONG souligne que, malgré tout, 2017 aura été l’année la moins meurtrière depuis 14 ans pour la profession.

Gauri Lankesh, journaliste indienne de 55 ans, rédactrice en chef de l’hebdomadaire Lankesh Patrike, était connue pour ses prises de position en faveur des droits des femmes, sa critique du système des castes et surtout du nationalisme hindou, ce qui lui avait valu plusieurs menaces de mort, provenant principalement des partisans du BJP, le parti du Premier ministre Narenda Modi. Dans son dernier éditorial, elle expliquait comment l’utilisation intelligente de « fake news » (fausses nouvelles) avait participé à la victoire du nationaliste hindou en 2014. Le soir du 5 septembre, alors qu’elle ouvre la porte de sa maison à Bangalore, elle est abattue de sept balles. Depuis son décès, plusieurs journalistes indiens, jugés trop critiques du pouvoir, ont reçu des menaces de mort en référence à son assassinat. Malheureusement, Gauri Landekesh n’est qu’une des 65 victimes de l’année 2017.

Ce qu’observe RSF sur ces 65 histoires dramatiques
Dans son rapport annuel 2017, RSF observe que sur les 65 journalistes tués pour avoir exercé leur mission d’information, 50 étaient des journalistes professionnels, 7 des journalistes-citoyens et 8 des collaborateurs des médias. 55 d’entre eux étaient des hommes (85%) et 10 des femmes (15%), 58 étaient des journalistes locaux (89%) et 7 des journalistes étrangers (11%) et qu’il y avait parmi eux 4% de journalistes freelance (à leur propre compte) et 1 fixeur (assistant du journaliste sur le terrain).

L’étude montre que, sur ces 65 journalistes qui ont perdu la vie, 26 ont été des victimes collatérales dans l’exercice de leur fonction se trouvant dans un contexte meurtrier (bombardement, attentat, balles perdues…) et 39 autres ont été assassinés volontairement, au motif que leur travail dérangeait des intérêts politiques, économiques, mafieux ou autre. Et comme l’an dernier, la part de journalistes ciblés est la plus importante (60%). Autre constat : dix femmes ont été tués cette année contre cinq l’année dernière. La plupart d’entre elles avaient en commun d’être des journalistes d’investigation chevronnées. Enfin 35 sont morts en zone de combat (54%) et 30 en zone de paix (46%).

Ce que fait apparaître ce bilan annuel et mondial, c’est aussi une baisse de 18% par rapport à 2016 sur le nombre de tués (79 en 2016), en particulier dans la catégorie des 50 journalistes professionnels. Une baisse significative depuis 14 ans qui s’explique entre autres, pour RSF, « par la prise de conscience croissante de la nécessité de mieux protéger les journalistes et la multiplication des campagnes menées en ce sens par les organisations internationales et les médias eux-mêmes. Les formations à la sécurité physique, plus nombreuses, ont également contribué à mieux former les journalistes envoyés sur des terrains hostiles. Le statut de « freelance » a aussi fait l’objet de réflexion et les initiatives qui ont vu le jour ont permis à ces derniers de bénéficier des mêmes conditions de protection que leurs collègues permanents. »

Les pays les plus meurtriers se vident de leurs journalistes
Un des arguments pour expliquer cette baisse du nombre de tués, est le fait que des pays devenus trop dangereux se vident de leurs journalistes. « C’est le cas de la Syrie, de l’Irak, du Yémen, de la Libye où l’on assiste à une hémorragie de la profession… Mais l’impossibilité de couvrir autrement qu’au péril de sa vie n’est pas l’apanage des seuls pays en guerre. Au Mexique,où les cartels et des politiques locaux font régner la terreur, nombre de journalistes font aussi le choix de quitter leur pays ou leur profession », précise le rapport.

Pour l’année 2017, les pays les plus meurtriers pour les reporters sont la Syrie (12), le Mexique (11), l’Afghanistan (9), l’Irak (8), et les Philippines (4). La Syrie reste depuis six ans le pays le plus meurtrier au monde, mais aujourd’hui le Mexique est le pays « en paix » le plus dangereux pour les journalistes. « Les journalistes qui traitent de la corruption de la classe politique ou du crime organisé sont quasi-systématiquement visés, menacés, voir exécutés de sang-froid ». Le 15 mai dernier, l’assassinat à Culiacan (Etat du Sinaloa) de Javier Valdez Cardenas a provoqué une vague d’indignation dans tout le pays. Journaliste de 50 ans, ce collaborateur de l’AFP et de médias locaux était un spécialiste des narcotrafics qui dénonçait le calvaire des journalistes mexicains qui tentent, malgré les risques, de couvrir les agissements de ces groupes ultra-violents. Comme Javier, dix autres journalistes mexicains ont été tués cette année.

Parmi les autres destinations dangereuses, l’Afghanistan ou encore l’Irak où sont morts principalement des journalistes locaux (9 en Afghanistan et 8 en Irak). Aux Philippines, pays d’Asie le plus dangereux, le président Rodrigo Duterte avait donné le ton en mai 2016 en s’adressant à la presse de son pays en disant : « Ce n’est pas parce que vous êtes journalistes que vous serez préservés des assassinats si vous êtes un fils de pute. La liberté d’expression ne pourra rien pour vous, mes chers ». Durant l’année 2017, cinq journalistes ont été visés par balles, quatre ont succombé à leurs blessures. Pour ne citer que ces principaux pays.

« Vers une Kadirovisation des esprits ? »
Christophe Deloire, le directeur de Reporters sans frontières, confie à RFI que la situation est loin de s’être véritablement améliorée. « On est dans une situation assez terrifiante. Il y a tous les crimes perpétrés qui constituent le bilan que l’on vient d’établir. Et il y a aussi toutes les menaces, qui de plus en plus, viennent des plus hauts niveaux et qui sont les insultes proférées par le président des Etats-Unis, alors que jusqu’à présent ce pays s’honorait de défendre la liberté de la presse. Si on regarde bien, ce sont des menaces qui viennent aussi de pays membres de l’Union européenne où une journaliste a été tuée cette année dans l’explosion de sa voiture à Malte. Et de plus en plus de pays sont en train de porter atteinte à la liberté de la presse… Le président de la République tchèque, lors d’une conférence de presse, a sorti une kalachnikov, une fausse, avec écrit dessus : « pour les journalistes », en prétendant que ce n’était qu’une plaisanterie. Quelques jours plus tard, il a croisé dans les couloirs du Parlement européen, un journaliste qui lui déplaisait et il a dit à ses collaborateurs : « vire-le moi de là, sinon je vais le tuer ». Donc, est-ce qu’on peut parler d’une « Kadirovisation » des esprits ? Ceci en référence au président Ramzan Kadirov de Tchétchénie et à ses dérives au plus haut niveau, qu’il faut distinguer évidemment des assassinats perpétrés par les cartels mexicains où par Daech en Syrie… mais il faut absolument que l’on ait au sein de nos sociétés des éléments de résistance très forts pour ne pas être dans une pleine dérive. »

Le rapport de RSF estime qu’il y a eu 1035 journalistes professionnels tués dans le monde en 15 ans.

Auteur: Par Arnaud Jouve – RFI

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