Les compagnies pétrolières étrangères bénéficiaires de contrats d’exploitation veulent aller vite, le but étant de faire prendre à l’Etat du Sénégal des décisions stratégiques engageant le pays sur plusieurs décennies et pouvant sensiblement réduire les gains du Trésor public.

Aller vite, c’est ce que veulent justement faire le géant BP attributaire des champs Tortue, à cheval entre le Sénégal et la Mauritanie, mais aussi Wood Side, propriétaire des droits sur le champ Sangomar.Pour sa part, la compagnie britannique envisage de faire signer aux Etats du Sénégal et de la Mauritanie, la final investment decison (FID) avant décembre. Or, sur un plan strictement financier, c’est cette décision finale d’investissement est la clé de voûte de tout le projet.

En effet, elle valide sur au moins une vingtaine d’années, voire sur toute la durée de l’exploitation, les installations et leur coût définitif. Or, les dépenses liées à ces installations seront déduites des revenus d’exploitation, avant que le Sénégal et la Mauritanie ne prétendent recevoir le moindre dollar. C’est dire que si elles sont surdimensionnées, les deux pays pourraient se retrouver sur le carreau…

Il se trouve qu’aujourd’hui, BP fait tout pour que sa proposition soit acceptée dans les plus brefs délais. Deux contraintes lui barraient la route: d’une part, le manque de trésorerie de ses associés sénégalais et mauritaniens, de l’autre, des divergences fiscales entre les deux pays.La compagnie britannique « a décidé de financer à hauteur de 400 millions de dollars, la part de 10% de PetroSen et de la Société mauritanienne des hydrocarbures et des produits miniers (SMHPM) », confie une source proche du ministère sénégalais de l’Energie.

Car, faut-il le rappeler, l’exploitation des champs Tortue I et Tortue II nécessitera quelque 5 milliards de dollars, dont 500 millions sur fond mauritaniens et sénégalais. Les deux Etats n’étant pas en mesure de les décaisser immédiatement, cela aurait pur retarder BP. D’ailleurs, ce serait là l’une des principales raisons pour lequelles une délégation de plusieurs ministres sénégalais s’est rendue à Nouakchott cette semaine.

Qu’à cela ne tienne, concernant la fiscalité, le Sénégal qui suit globalement les règles de l’espace OHADA est plus inflexible que la Mauritanie. Mais BP aurait affirmé qu’elle est prête à signer ce contrat avant fin décembre, même si un modus vivendi n’est pas trouvé juste pour clôturer ce dossier coûte que coûte, avant l’arrivée d’un nouveau chef d’Etat sénégalais.Concernant l’Australien Woodside, sur le champ sénégalais Sangomar, « pour l’heure, on en est uniquement à la sélection des contractors, c’est-à-dire des fournisseurs », explique la même source. Mais cette compagnie veut, elle aussi, que cette phase cruciale, mais non irréversible, soit aussi finalisée d’ici la fin de l’année.

A priori, cela n’aurait pas posé de problème si l’on n’était pas dans un contexte préélectoral, aussi bien au Sénégal qu’en Mauritanie, et surtout si les deux pays s’étaient entourés de réelles compétences…

« Pour le cas du Sénégal, c’est loin d’être le cas, car les protagonistes sont soit des novices en matière de négociation pétrolière soit ils sont guidés par des intérêts occultes ou personnels », affirme une source au sein même du ministère sénégalais de l’Energie dirigé par Mansour Elimane Kane.Il rappelle qu’actuellement, « trois organismes ou institutions sont censés peser sur la balance au moment des négociations avec les groupes pétroliers », explique-t-il. D’abord, il s’agit de la société PetroSen qui représente directement les intérêts de l’Etat du Sénégal dans l’exploitation, en sa qualité d’actionnaire. Ensuite, il y a le ministère de l’Energie qui valide les propositions de PetroSen et signe au nom de l’Etat du Sénégal et enfin, le Comité stratégique du pétrole et du gaz (Cos Petro-Gaz) qui est censé donner des orientations stratégique à la présidence.

Si le ministère de l’énergie a effectivement coopté « deux conseillers compétents », ce serait au niveau de PetroSen et du Cos Petrogaz que le bât blesse. En effet, Mansour Elimane Kane, est, à l’image de Thierno Alassane Sall, l’ex-ministre du pétrole limogé à cause des faveurs que Macky Sall tenait à accorder au pétrolier français Total. Il a recruté dans son cabinet, deux experts en tant que conseillers, à savoir Thierno Ly et Pape Samba Bâ, deux sénégalais qui ont une longue expérience dans le développement de projets pétroliers. Il est donc bien entouré.

En revanche, au niveau de PetroSen, « Mamadou Faye, le directeur général, bien qu’ayant une formation de géologue, est largué dès qu’on entre dans les négociations avec les pétroliers », affirme une autre source impliquée dans les dossiers du pétrole sénégalais. Son numéro deux, Joseph Medou, est un homme animé par beaucoup de volonté, mais qui manque d’expérience dans les projets pétroliers offshore.« La voix de Petrosen est reconnue pour être inaudible dans les réunions décisionnaires avec les opérateurs pétroliers. Ce qui leur laisse une grande liberté dans les orientations stratégiques des projets au Sénégal », s’indigne la même source.

Quant à Cos Petrogaz, organe censé donner des avis et des orientations stratégiques, le président Macky Sall y a placé Ousmane Ndiaye, un retraité rappelé pour l’occasion. Avec lui, se trouve Mamadou Fall Kane connu pour « son ambition débordante et pour ses accointances avec les compagnies au moment des négociations », précise-t-elle.

De conseiller économique du président Macky Sall, Mamadou Fall Kane, est devenu le véritable homme de main du chef de l’Etat pesant lourd au sein du Cos Petrogaz. « Ceux qui veulent que les négociations ne traînent pas en longueur, doivent savoir s’y prendre avec lui », affirme un représentant d’une compagnie pétrolière qui tient lui aussi à garder l’anonymat.

A part Ousmane Ndiaye et Mamadou Fall Kane, il y a une troisième personne, un expert français, en l’occurrence Pierre Lermite. Ce dernier est un ancien employé de Total, qui a travaillé en Angola. C’est lui qui accompagne Cos Petrogaz et donc l’Etat du Sénégal dans la définition d’un « Plan de local content », c’est-à-dire ce qui entoure l’exploitation pétrolière pour impulser un développement local. Cela va des infrastructures hors-site, à la formation de cadres et techniciens sénégalais, en passant par la sous-traitance.« Sauf qu’en Angola, où il a fait ses premières armes en tant que conseiller, Pierre Lermite est désormais persona non grata », précise un autre source. En effet, « il avait recommandé l’utilisation d’un seul supply boat (bateau d’avitaillement des plateformes pétrolières, ndlr) et d’un seul hélicoptère. Ce qui fait que dès que Total en avait besoin, les sous-traitants et fournisseurs étaient laissés en rade », ajoute-t-elle. Au final, toutes les entreprises se sont liguées contre lui.

Evidemment, ce ne sont pas les experts sénégalais qui manquent en matière de pétrole. Mais le flou qui en entoure la gestion, fait les affaires de beaucoup … Sauf celles du Trésor public.

La banque mondiale avait accordé au Sénégal un prêt de 30 millions de dollars pour s’entourer des compétences nécessaires. Mais, à part les quelques conseillers du ministère de l’Energie, nul ne peut dire où sont passés ces fameux 30 millions de dollars. Il reste peut-être l’Institut national du pétrole et du gaz (INPG) dont la première promotion a été sélectionnée mardi 23 octobre 2018.Mais, il faudra attendre 18 mois, avant que ne sortent les 22 premiers ingénieurs et espérer que peut-être le ministère, PetroSen et Cos Petrogaz veuillent bien renforcer leurs équipes pour éviter que le Sénégal ne soit roulé, non dans la farine, mais dans son pétrole.